Lundi, à la suite d’une consultation interne marquée par une très forte participation, 95% des membres d’ASPASIE, l’association des doctorants en science politique de l’IEP, a voté son auto-dissolution. Nous souhaitons en expliquer ici les principales raisons.
Fondée en 2001, ASPASIE regroupait une trentaine de doctorants en science politique de l’IEP d’Aix, regroupés dans les laboratoires IREMAM (Institut de Recherche sur le Monde Arabe et Musulman, UMR) et CSPC (Centre de Science Politique Comparative, EA). Régulièrement présents dans la vie disciplinaire locale et nationale, les doctorants de l’IEP d’Aix n’ont pas eu d’autre choix que de dissoudre leur association. En prenant une telle décision, ils signent la fin (qu’ils espèrent provisoire) d’un collectif de jeunes chercheurs aixois. Créée pour promouvoir les activités de recherche des doctorants, leur permettre de s’entraider scientifiquement par l’organisation de séminaires et colloques, et les aider à conquérir de nouveaux droits au sein de leur institution de rattachement, ASPASIE constate aujourd’hui que les conditions de son existence et de sa participation aux activités de recherche ne sont plus réunies du fait de la quasi disparition de la science politique à l’IEP. Craignant d’apparaître comme une simple caution scientifique à une politique de recherche défaillante, nous avons pris la douloureuse décision d’une dissolution collective.
Jeune association de science politique, ASPASIE s’était impliquée dans différentes entreprises, aussi bien au niveau local que national. D’abord au travers d’activités scientifiques, en organisant des séminaires méthodologiques et de présentation de travaux de thèse, ainsi que des conférences avec des intervenants extérieurs. Ensuite en s’engageant dans les instances institutionnelles où sont évoqués les enjeux liés au doctorat et à la recherche. Ainsi des doctorants aixois ont été élus au CA et à la Commission Scientifique de l’IEP, à l’Ecole Doctorale (Sciences Juridiques et Politiques) d’Aix-Marseille III, ou au Crous de l’académie d’Aix-Marseille… Cet engagement s’est enfin déployé au niveau national, avec la présence d’aixois au sein du bureau de l’ANCMSP, et la participation d’ASPASIE aux instances exécutives de la Confédération des Jeunes Chercheurs (CJC) en tant qu’association membre, la seule association de doctorants en science politique avec l’ANCMSP à avoir adhéré à la Confédération.
La dissolution signifie donc la mort d’une organisation active qui s’est efforcée de construire une véritable identité collective, ouverte sur l’extérieur, dialoguant aussi bien avec les autres associations aixoises de doctorants (Declic, Rezodoc…), qu’avec les Master 2.
Ces activités sont aujourd’hui impossibles à mener à l’IEP d’Aix du fait du démantèlement des dispositifs de recherche internes à l’établissement.
Nous parlons de démantèlement car les évolutions que nous avons observées depuis deux ans attestent bien de la disparition de tous les moyens destinés à favoriser l’insertion des doctorants dans le champ académique. La liste est ainsi vertigineuse et nous tenons à en faire un recensement exhaustif :
Tout d’abord, les postes de titulaires en 04, indispensables à un bon encadrement des doctorants et à la réalisation d’initiatives scientifiques, sont en diminution constante depuis plusieurs années. L’ « affaire Gaudichaud » annonçait déjà en 2006 la manière dont les priorités de recrutement et les rapports de force entre la direction et les politistes allait s’établir. A cette époque, le classement établi par la Commission de Spécialistes en 04 sur un poste de MCF n’avait été validé qu’en partie par le CA de l’IEP, pour des raisons extra-scientifiques, de telle manière que le recrutement n’avait pu s’opérer sur le moment. Il est regrettable que la dénonciation publique de cette procédure, sur la liste ANCMSP, par les membres de la CS, n’ait suscité alors aucune réaction de la part des associations disciplinaires nationales. Actuellement, il ne reste plus que 5 (+1 délégation CNRS) postes en 04 sur le site, contre 9 trois ans plus tôt. Surtout, l’IREMAM, qui assurait de très nombreuses heures de cours au sein du diplôme de l’IEP et dans les master, s’est depuis retiré de l’établissement, sans que le déficit en enseignement n’ait été comblé. La baisse du nombre d’enseignants titulaires n’a pas eu comme corollaire une augmentation du recours aux vacations ; elle s’est bien accompagnée d’une forte diminution des heures de cours en science politique. Les deux postes d’ATER temps plein se sont vus dotés d’un service couvrant chacun bien moins de la moitié des 192 heures légales. De plus, une partie des heures de science politique restantes ont été distribuées à des enseignants non politistes.
L’organisation administrative de la recherche a elle aussi été largement défaillante. Le départ de la responsable du service recherche il y a deux ans, dans des circonstances qui ont été questionnées par de nombreuses personnes, n’a été compensé que tardivement. Durant une année, les doctorants n’ont eu aucun interlocuteur fixe, les attributions dévolues aux secrétaires intérimaires ayant été modifiées à deux reprises. L’organisation des inscriptions, des soutenances, la circulation de l’information, la prise en charge des indemnités chômage des ATER, ont été fortement compromises. Ainsi, à titre d’exemple, les doctorants ont gravement pâti de la déstructuration, faute d’interlocuteurs, de la procédure de financement de leurs participations à des événements scientifiques. Alors qu’une procédure claire et efficace existait auparavant, de nombreux doctorants se sont retrouvés sans possibilité de faire appel à des financements de leur laboratoire du fait de la non canalisation de leurs demandes. Pire encore, certaines promesses de financement n’ont jamais été tenues. Nombre d’entre nous ont ainsi du payer de leur poche une participation très coûteuse à des colloques internationaux de premier plan.
Les moyens de travail dont disposaient les doctorants ont été de même réduits à néant. La bibliothèque recherche du 3e cycle, qui disposait d’un fond d’environ 1500 ouvrages, a été déménagée de force, pour être incorporée dans le fond général de l’IEP. L’espace de travail et de recherche des doctorants, situé sur les lieux de la bibliothèque a été fermé pour des raisons de « sécurité », l’édifice menaçant officiellement de s’effondrer. Quelques semaines plus tard, l’espace et ses deux ordinateurs a été remis à disposition.... d’autres associations de l’établissement. Avec la disparition de l’espace recherche, ce sont aussi 4 postes à temps partiel, dédiés à la gestion des ouvrages, aux commandes d’ouvrage, à l’information des doctorants, qui ont été supprimés.
Conjoncturellement, le soutien de la direction de la recherche de l’IEP envers le travail des doctorants a fait gravement défaut, comme en témoigne l’opposition témoignée à une demande émise par un groupe de doctorants ayant rejoint un projet ANR. Celui ci exigeait simplement l’usage, pendant une journée, de téléphones de l’IEP pour établir des questionnaires téléphoniques sur des populations habitant... Marseille. Face à ce refus, les doctorants impliqués ont été contraints de se rendre dans un autre laboratoire de recherche situé dans un département voisin.
En conséquence, les activités scientifiques en science politique au sein de l’établissement ont quasiment disparue. Il y a deux ans, il existait trois séminaires de recherche. Aujourd’hui il n’en reste plus aucun. Quant aux manifestations diverses (colloques, journées d’études…), elles ont subi le même sort. Seule l’école d’été continue d’exister, mais peu utile pour les doctorants et délaissée par les enseignants, elle est dorénavant largement plébiscitée par les autres disciplines et ne conserve de « politique comparée » que le nom.
C’est face à constat d’un authentique gâchis qu’ASPASIE a préféré se saborder, devançant de quelques mois la disparition du CSPC. Celui-ci doit en effet fusionner au sein d’un laboratoire pluridisciplinaire, dont il fournira l’essentiel du financement (le CSPC étant le seul labo accrédité comme EA, c’est donc lui qui permet au futur labo d’obtenir la reconnaissance ministérielle), sans qu’un seul de ses axes de recherche ne soit officiellement reconnus au sein de la nouvelle structure.
L’avenir des doctorants aixois est désormais incertain. Depuis deux ans, ils ont commencé à former une véritable « diaspora », de Nice à Lille, de Lyon à Amiens. L’IREMAM s’étant désengagé de l’IEP, ses doctorants s’inscriront à la rentrée directement à l’Université Aix-Marseille III ; d’autres doctorants, s’ils ont la possibilité de le faire, rationaliseront leur exil géographique en exil universitaire par une inscription administrative dans un autre établissement.
Par cette mesure d’auto-dissolution, nous désirons attirer l’attention des acteurs de la recherche en science politique et du monde universitaire. Notre démarche n’est fondée sur aucune revendication. Nous ne demandons rien, car nous savons que la situation actuelle est telle que nous ne pouvons plus rien obtenir. Nous ne pouvons cependant nous empêcher de penser qu’une discipline organisée et mobilisée était en devoir de réagir. Les mobilisations de jeunes chercheurs sont inopérantes, si elles ne sont pas soutenues par les enseignants-chercheurs titulaires.
C’est pourquoi, nous tenons à interpeller notre discipline sur les leçons qu’elle doit tirer de l’épisode aixois. Elle doit impérativement considérer ces événements comme un signal d’alarme particulièrement inquiétant pour son devenir, non seulement à Aix en Provence, mais également dans d’autres lieux. Les postes et formations en science politique, en nombre important dans les universités de province, sont ainsi soumis à des menaces permanentes. Or l’extrême individualisme des sciences sociales et humaines en général, et de la science politique en particulier, met aujourd’hui en péril nos disciplines et nos conditions déjà précaires de subsistance.
Ces raisons, entre autres, nous font refuser l’étrange demande, émanant la semaine passée des autorités scientifiques de l’IEP d’Aix-en-Provence, de leur transmettre nos statuts, certainement dans l’optique d’utiliser le crédit d’ASPASIE pour combler les béances de la politique de recherche de l’établissement. Elles nous poussent, la mort dans l’âme, à faire disparaître une association qui était la nôtre. Nous avons des devoirs, sans doute, mais aussi des droits qui n’ont depuis deux ans jamais été respectés.
Fait à Aix en Provence le 25 juin 2008
A.S.P.A.S.I.E.