
vendredi 18 mars 2011
Le 18 février dernier, à l’Amphithéâtre Charve, s’est tenue une table-ronde sur « Les perspectives de carrière des docteurs dans le secteur privé », réunissant divers intervenants.
J’y appris quelques faits, par exemple que la part des docteurs, en France comme aux Etats-Unis, à la direction des plus grandes entreprises est quasiment nulle, que la rivalité entre l’université et les grandes écoles existe toujours, qu’il n’y a qu’un nombre très restreint d’étudiants japonais en doctorat, mais que ceux-ci sont souvent accompagnés durant toute leur vie professionnelle par leur directeur de thèse.
Parmi les éléments de réflexion à prendre en considération, il en est un de première importance, le taux de chômage entre le master et le doctorat s’est inversé entre 1997 et aujourd’hui, nous étions à 8 % pour les docteurs et à 10 % pour les masters en 1997, depuis 2007 le ratio est défavorable pour les docteurs. Il semblerait donc, au vu de ces chiffres bruts que le bac+8 prépare moins à l’emploi que le bac+5. Par ailleurs, selon les dernières statistiques de l’OCDE, le taux de chômage des docteurs en France est de 8 à 10 % trois ou quatre ans après la sortie de thèse, soit plus du double de la moyenne des autres pays de l’OCDE.
L’entrée dans la vie professionnelle des docteurs présente donc des similitudes avec celle de beaucoup de jeunes étudiants moins diplômés, une difficulté manifeste à séduire les entreprises du secteur privé.
Tout espoir serait-il interdit à nos jeunes doctorants ?
Evidemment non, si la qualité de leur recherche n’est pas remise en question, non plus que leur dynamisme, il reste pourtant des difficultés à franchir, et à s’affranchir, pour accéder au monde de l’entreprise. Le premier obstacle semble être la méconnaissance par l’entreprise de ce qu’est le travail de recherche du doctorant, même si d’après Marius Armand, chargé de mission à l’insertion professionnelle auprès du PRES Aix-Marseille, la tendance depuis quelques années évolue, les milieux socio-économiques sont encore trop souvent éloignés de l’université.
Il faut donc espérer que la recherche sera de plus en plus fréquemment prise en considération par l’entreprise, notamment grâce au crédit d’impôt recherche modifié par la loi de finances 2008. De façon optimiste, Marius Armand relève que l’évolution actuelle tend à rapprocher l’entreprise de l’université, et, je le cite, « ...et le dialogue se faisant, les universitaires que vous êtes sont aussi plus proches de l’entreprise... ».
De son côté, Philippe Perez, directeur adjoint de Méditerranée Technologies, note une évolution bienvenue dans le classement effectué par L’Usine Nouvelle. Cette année, la revue a décidé de mettre à égalité dans les critères pour son palmarès des cent premières écoles d’ingénieurs de France l’insertion, l’international, la recherche et les moyens en terme d’équipement. Ainsi, derrière Polytechnique se place en seconde position l’Institut National Polytechnique de Grenoble. « Il est en train de se jouer là quelque chose d’intéressant » d’après Philippe Perez. Si les classements de ce type, qui influencent plus que l’on croit les décideurs, commencent à intégrer des critères auparavant ignorés, comme le nombre de docteurs et de post-docs, il est permis d’espérer une évolution des mentalités.
La revanche des sciences humaines sur les sciences dures ?
Citant des exemples d’entreprises américaines, Philippe Perez développe l’idée que l’innovation n’est plus une question de R&D mais une question de sciences humaines. Anthropologues et sociologues ont une place de plus en plus importante à prendre au sein des entreprises, Philippe Perez en est persuadé.
Le premier emploi passe souvent par un post-doc, hélas trop souvent encore perçu par les entreprises comme une aubaine, « ...le post-doc, c’est de la chair humaine pas chère... », selon Marius Armand. « Les entreprises sont friandes de docteurs, c’est uniquement un problème de financement... » renchérit Marie-Bénédicte Fontanarava, chargée de mission pour Impulse. Si le post-doc semble donc une étape incontournable pour le docteur en recherche d’emploi, il se trouve alors trop souvent face à des employeurs qui exigent de lui une expérience professionnelle préalable, expérience qui ne peut s’acquérir qu’au sein d’une entreprise ! Cercle vicieux que les doctorants partagent, hélas, avec d’autres demandeurs d’emploi bien moins diplômés.
Une solution, porteuse d’espoir, pourrait être la création de sa propre activité par le docteur, ou la possibilité de s’associer avec une entreprise tout en poursuivant sa propre recherche dans le secteur public. C’est une piste, en PACA le taux de création d’entreprise par un docteur n’est que de 2,5% du total des créations d’entreprise, et la tendance dans la région est à une augmentation du tissu industriel, devant les entreprises de services, une spécificité régionale.
Au delà des conseils prodigués, qui d’ailleurs ne sont pas exclusivement à réserver aux docteurs, « soyez rare..., soyez positif..., vous devez être fier de votre diplôme... », il reste que la recherche d’un premier emploi est souvent, voire toujours, une épreuve à laquelle les étudiants ne sont pas suffisamment bien préparés.
L’accompagnement des docteurs passe d’abord par les structures universitaires, bien représentées dans ce colloque, et par le réseau, ce fameux et désormais incontournable outil, que chacun est invité à se constituer, la difficulté étant peut-être que pour se créer un réseau, encore faut-il être entouré des personnes "utiles".
En conclusion, les conseils donnés aux jeunes docteurs, définir avec acuité son projet personnel, bien cibler le marché potentiel, faire preuve de dynamisme, croire en sa singularité, utiliser tous les moyens que l’université offre aux chercheurs, tirer parti du réseau que l’on s’est créé, tous ces conseils, utiles même si ils ne sont pas propres au monde de l’université, tous ces conseils donc devraient permettre, de pair avec une évolution de la société, et des entreprises, de réduire l’écart actuel entre le cas français et les autres pays de l’OCDE et de favoriser un accès plus rapide au secteur privé et à son marché aux jeunes docteurs.
Et je citerai de nouveau Marius Armand : « Soyez rare, soyez cher, soyez positif et fier de votre diplôme ! ».